Interview de Daniel ZÜRCHER, Chef de la section innovation à l'Office fédéral de l'environnement | RFEIT / Rencontres Francophones de l’Ecologie Industrielle et Territoriale

Interview de Daniel ZÜRCHER, Chef de la section innovation à l'Office fédéral de l'environnement

Interview de Daniel ZÜRCHER, Chef de la section innovation à l'Office fédéral de l'environnement

 

Daniel ZÜRCHER, Chef de la section innovation à l'Office fédéral de l'environnement (OFEV), Division Economie et Innovation, nous livre sa vision de l'expérience pionnière de la Suisse à l'échelle fédérale.

 

 

 

 

Pourquoi les sujets liés à l’économie verte sont essentiels selon vous ?

 

Nous sommes dans un monde très complexe, avec des flux de matières et de ressources qui vont dans tous les sens au niveau international. Cette complexité amène des risques supplémentaires, des flux peuvent être interrompus pour une raison ou une autre, il y a des situations de monopoles ou de marché qui changent, des crises politiques, des catastrophes naturelles. Plus on est dans des cercles locaux ou régionaux, où on connaît les gens, plus on sait d’où cela vient et plus on peut assurer la qualité. On parle la même langue en général ce qui permet également de diminuer les risques. Tout ce qu’on recycle permet de créer des emplois dans la région. Y compris les investissements pour ces infrastructures et technologies.

 

Quelles actions peut-on mentionner et plus précisément concernant la gestion des ressources ? 

 

Si on parle d’approche territoriale, il ne faut peut-être pas oublier l’agriculture qui a été précurseure en la matière. Ils ont été les premiers à lancer des labels, favoriser des systèmes d’économie circulaire sur le plan local et régional, etc. L’industrie commence à s’y mettre parce qu’elle voit qu’il y a plein de ressources encore inexploitées, notamment parce qu’elles sont considérées comme des déchets. Elle découvre probablement là un nouveau créneau. La communauté européenne a des programmes pour favoriser des collaborations pour la recherche entre les pays européens également ouverts à des pays non membres. Nous avons ainsi participé au ERA-NET « Eco-innovera », avec la France et l’Allemagne notamment aussi, ce qui nous a permis de faire un inventaire des parcs industriels et urbains de l’éco-innovation dans le monde. Nous avons identifié 12 critères environnementaux qui permettaient de parler d’éco-parcs et 8 critères de succès. Par exemple : y a-t-il une gestion mutualisée des déchets, de l’eau, des préoccupations liées à la biodiversité, etc. Ensuite, plus de 170 parcs industriels ont été analysés à l’aune de ces critères et un ranking a été fait. Tout ceci a été compilé dans un rapport où chaque parc est décrit  et classé en fonction de ces 12 critères. Le matériel réuni était tellement vaste que l’on travaille encore sur les données ; même si le rapport a été publié il y a 3 ans, il va y avoir de nouvelles publications scientifiques.

 

Téléchargez le rapport ici :
http://www.bafu.admin.ch/publikationen/publikation/01756/index.html?lang=fr

 

 

Quels sont les leviers, mais également les difficultés d’un acteur comme l’Office Fédéral de l’Environnemental pour agir ?

 

Vu que ce sont des initiatives souvent très locales ou régionales, à notre niveau nous n’avons pas de compétences pour intervenir. On peut être observateur, on peut rassembler des données pour effectuer des analyses et des comparaisons et communiquer les bons exemples. Le rôle d’une entité comme la nôtre peut permettre d’aider une initiative locale à se situer par rapport à un contexte global. Cela permet également de montrer la diversité des sujets qui peut être prise en compte. Quand on fait de l’écologie industrielle on ne pense pas toujours à la biodiversité par exemple.

Un autre aspect, c’est le développement d’instruments pour la gestion efficace des ressources. Cela s’est fait dans le cadre d’un autre ERA-NET (LEAD-ERA). Quand une entreprise essaie d’optimiser l’utilisation de ses ressources, il y a des outils pour que l’entreprise analyse ses flux de matières, énergie, etc. Donc ça c’est la vision à l’intérieur d’une entreprise. Il y a également des outils pour voir quels peuvent être les échanges avec d’autres entreprises. Nous avons travaillé à l’élaboration d’un outil qui permette de faire les deux. L’outil s’appelle CELERO et sera bientôt mis en ligne par l’Institut des dynamiques de la surface terrestre de l’Université de Lausanne.

Nous travaillons également à la « gamification » pour rendre ces outils ludiques et pour que les gens aient envie de les utiliser.

L’OFEV est un mélange entre Ministère et Agence au sens de l’implication dans la mise en œuvre des politiques et législations, les choses sont plus petites et plus compactes en Suisse. Le rôle de la section innovation de l’OFEV pourrait sans doute s’apparenter à l’ADEME en France.

Et puis nous avons la possibilité de financer des technologies : pour fermer un cycle de matière par exemple, s’il manque une technologie pour valoriser des métaux rares qui partent en décharge, on peut apporter un soutien financier. Pour donner un exemple, un de nos projets a débouché sur une usine qui retire tous les métaux des scories issues de l’incinération des déchets. Donc cela fait 20 ou 25 métaux différents qui sont récupérés aujourd’hui jusqu’aux grains de 0.2 MM. A ma connaissance, il n’existe pas d’autres installation dans le monde avec cette amplitude de métaux récupérés. Des visiteurs de toute l’Europe viennent voir comment cela fonctionne.

 

Cet exemple (page 16) ainsi que de nombreux autres sont présentés dans ce numéro du Magazine Environnement de l’OFEV :
http://www.bafu.admin.ch/innovation/14788/16454/16456/index.html?lang=fr

 

 

Nous avons parlé d’innovation technologique, mais qu’en est-il de l’innovation organisationnelle ou encore règlementaire ?

 

Au niveau des lois et des ordonnances il faut prévoir des choses. Nous avons la Taxe Anticipée d’Elimination. Si vous achetez un réfrigérateur, vous payez une taxe au moment de l’achat qui finance le système d’élimination.  Pour un réfrigérateur de 500 francs par exemple, vous payez également 40 francs de taxes. Une fois cette taxe payée, ramener le frigo ne vous coûte rien alors qu’en général, le dépôt de déchet est payant.

Chez nous c’est spécifique, le système de traitement des déchets a sa propre comptabilité et se fait à l’échelle territoriale : tous les ans on vise à ajuster au plus près : si la taxe était trop élevée et qu’il reste de l’argent, l’année d’après la taxe diminue et inversement.

Il y a également de la nouveauté dans la législation : le traitement des eaux fait qu’on obtient des boues. Autrefois on les utilisait dans l’agriculture comme engrais mais ce n’est plus possible parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait trop de métaux lourds. Ce qu’on fait désormais, c’est de brûler les boues pour les réduire, puis les mettre en décharge. Or, dans ces boues il y a des choses très intéressantes comme le phosphore. Il y a donc eu une évolution de la loi et à partir de 2025 la mise en décharge de boues qui contiennent encore du phosphore ne sera plus autorisée. Il faudra donc le récupérer et plusieurs entreprises sont actuellement en train de développer des technologies dans ce sens.

Il y a quelques grands défis qui vont nécessiter des innovations en terme de changement de systèmes complets. Pour passer à l’électro-mobilité à large échelle, on a besoin de plusieurs éléments : voitures, batteries, piles à hydrogène pour compléter les batteries, stations de recharge, etc. Il faut aussi de nouveaux systèmes de services avec le recyclage des batteries et de leurs métaux précieux. Mais si l’on veut changer tout un système il faut des nouvelles collaborations et cela est très complexe. Ici, les collectivités territoriales peuvent être précurseurs : on peut avoir plusieurs acteurs locaux qui se mettent ensemble pour un projet pilote qui peut être de résonance internationale. Et puis si l’on pense à la voiture sans conducteur, et bien on n’aura plus besoin d’être détenteur d’une voiture : quand j’en ai besoin, je l’appelle et quand je n’en ai plus besoin elle va servir un autre utilisateur. Et quand nous serons transportés dans les airs par des drones auto-pilotés, nous n’aurons même plus besoin de routes telles que nous les connaissons. Il y a bien des changements de modèles à imaginer pour notre futur.

 

Y a-t-il encore une autre question qui vous semble importante ?

 

Il y a un aspect qui est celui auquel on pense toujours en dernier parce qu’on doit se casser la tête encore une fois sous un aspect complètement différent, c’est la gestion intégrale du risque : les dangers naturels (tempêtes, éruptions volcaniques, tremblements de terre, etc.) couplés à un risque technique mal géré peuvent générer des super-catastrophes qui nous prétéritent pendant des générations. Fukushima en est le plus grand exemple récent. C’est l’industrie qui est la plus concernée par cette gestion intégrale des risques. Quand une industrie n’a pas su gérer ces risques, on se retrouve avec une méga-catastrophe. Avec le réchauffement climatique, il y a une dynamique dans l’évolution des dangers naturels, notamment pour ce qui concerne l’interaction avec la tectonique (volcans et tremblements de terre) dont on ne sait pas encore jusqu’où ça peut aller. Ecologie industrielle, cela veut aussi dire gestion intégrale des risques et même si c’est très complexe, il ne faudrait pas y penser en dernier.

 

 

 

 

 

Interview de L. ABITBOL
pour Le Club d'Ecologie Industrielle de l'Aube et Troyes Expo Cube.