Interview de Suren ERKMAN, Professeur à l'UNIL et Président du Groupe SOFIES | RFEIT / Rencontres Francophones de l’Ecologie Industrielle et Territoriale

Interview de Suren ERKMAN, Professeur à l'UNIL et Président du Groupe SOFIES

Interview de Suren ERKMAN, Professeur à l'UNIL et Président du Groupe SOFIES

 

Professeur en écologie industrielle à l’Université de Lausanne, Suren ERKMAN est également un professionnel reconnu dans ce domaine. Il est co-fondateur de l’institut ROI (Resource Optimization Initiative) à Bangalore, et Président du Groupe SOFIES qui fournit des conseils et des services en écologie industrielle.

 

 

 

 

La Suisse a été pionnière dans l’expérimentation des démarches et études d’écologie industrielle et territoriale (EIT) : comment expliquez-vous cela ?

 

Contrairement à d’autres pays, la Suisse a depuis très longtemps conscience de l’exiguïté de son territoire et du fait que les terrains disponibles constituent une ressource limitée et vitale. Ceci est principalement lié à la taille et à la structure du pays, et au fait qu’il y a en plus des régions montagneuses importantes qui ne sont pas habitables. Il reste bien entendu le «Plateau suisse» (entre le Jura et les Alpes) mais cela représente un espace limité.

Tout ce qui permet d’améliorer la gestion du territoire et d’économiser l’espace et les services qu’il peut offrir tient probablement au fait qu’il y a cette sensibilité particulière. La Suisse est certainement un pays qui était prédisposé à accueillir les démarches visant à optimiser le territoire, ainsi qu'une utilisation plutôt parcimonieuse de ses ressources, plutôt rares du reste (à l'exception de l'eau). Cette relation parcimonieuse au territoire est assez propre à la Suisse. On le voit bien avec la nouvelle loi fédérale sur l’aménagement du territoire, par exemple, qui oblige à diminuer les zones constructibles avec une véritable politique de densification dans les zones urbaines et péri-urbaines dans une volonté de préserver des espaces non bâtis (vu de Suisse, on perçoit parfois comme une forme de gaspillage l'utilisation du terrain en France, notamment dans les zones péri-urbaines). La Suisse est par ailleurs l'un des très rares pays à disposer d'une législation spécifique pour la protection des sols.

 

Que sont devenus ces différents projets ? 

 

On a dépassé le stade des projets pilotes. Les différentes pratiques d'EIT s'insèrent progressivement dans les politiques publiques. Si on prend tous les projets d’EIT appliqué à l’énergie par exemple, ils sont intégrés dans les lois des différents cantons. Nous sommes maintenant dans des processus de passage à grande échelle (upscaling) et d'institutionnalisation (mainstreaming). Ce n’est plus marginal, cela fait partie de l’optimisation des territoires avec la planification énergétique territoriale qui est en train d’être intégrée dans les plans de développement et la planification. Ceci se fait surtout à l’échelle cantonale qui est la plus pertinente pour la mise en œuvre des politiques publiques en Suisse, l’échelle fédérale elle donnant un cadre général avec quelques grandes indications.

 

Quelles sont les dernières évolutions, en Suisse (en terme de règlementation, de nouveaux projets, etc.), dont vous pourriez ou souhaiteriez nous parler ?

 

Un élément essentiel est cette entrée en vigueur de la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire avec les contraintes fortes évoquées sur la préservation de la «ressource territoire». On peut mentionner également les démarches de planification énergétique avec les réseaux de chaleur et de froid. Un initiative populaire, lancée par les Verts, visant à réduire drastiquement la consommation de ressources en Suisse vient d'être refusée par le peuple, mais le gouvernement fédéral encourage certaines mesures allant dans ce sens, de manière plus progressive et modérée. Il faut aussi signaler la votation populaire dans 2 mois sur la sortie définitive et rapide du nucléaire. Tout ce qui tourne autour de la consommation énergétique et de la consommation de ressource est en Suisse un sujet très grand public et fortement présent dans le débat politique.

 

Par rapport à vos retours d’expérience à l’international et à vos travaux de recherche, qu’est-ce qui selon vous pourrait favoriser un déploiement plus large des démarches d’EIT ?

 

L'idée d'utiliser mieux les ressources à une échelle systémique, même si c’est sous différents noms – on ne parle pas forcément d’EIT (expression propre à la France, en Suisse on n’utilise pas le terme d'écologie territoriale), montre que l'on se trouve dans un processus institutionnel international, qui monte progressivement en puissance.

L'une des grandes agences techniques des Nations Unies, par exemple, l’UNIDO (l'organisme des Nations Unies le plus en pointe sur l’EIT en ce moment) promeut activement cette approche dans des pays comme la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud etc. Ils travaillent notamment sur des programmes à l'échelle des zones industrielles. Cela fait sens puisque c’est là que se trouve la grande partie de la production industrielle mondiale. On est en train de se diriger, à grande échelle, dans l’application des principes de l’EIT dans nombre des pays en développement. C’est une manière d’attirer les investisseurs étrangers puisqu’il y a un aspect fort de diminution des risques (risque réputationnel en cas de dénonciation par des ONG sur des pratiques environnementales douteuses, mais aussi risque de rupture d’approvisionnement).

Il y a toute une réflexion pour progressivement améliorer les conditions cadres de production industrielle. Dans ce contexte, j’ai récemment été mandaté par l'UNIDO (en collaboration avec la Banque mondiale) pour élaborer des minimum requirements  ou « exigences minimales » pour qu'une zone d'activités soit considérée comme un «parc éco-industriel». Ce qui ferait avancer les choses c’est en effet d’avoir une base commune de critères, d’indicateurs, de recommandations pour utiliser de manière efficace les ressources danse les zones industrielles. Ces exigences minimales devraient voir le jour dans les deux ans qui viennent. Le point de départ était la cleaner production  ou « production propre », à l'échelle des entreprises individuelles, puis peu à peu, l’idée a été de sortir de la logique intra-entreprise pour aller vers des pratiques d'optimisation inter-entreprises, en mettant en avant la notion de resource efficiency ou « utilisation efficace des ressources ».

 

Y a-t-il une question à laquelle vous souhaiteriez répondre ?

 

Oui, et cette question la voici : quel est selon vous le principal facteur limitant ou déstabilisateur concernant l'avenir du système industriel ?

Je pense que l'élément crucial, potentiellement le plus déstabilisateur, ne réside pas dans des problèmes d'environnement (pollution) ou d'accès aux ressources. Il s'agit naturellement d'enjeux importants, mais en principe solubles par une combinaison de mesures techniques, comportementales, juridiques, politiques, et économiques.

En revanche, le système économique mondialisé se durcit de plus en plus dans sa manière de traiter et de considérer les «ressources humaines», selon l'expression consacrée dans le jargon managérial moderne (qui en dit long sur la manière de considérer aujourd'hui ce que l'on appelait autrefois le personnel). Cela se sent très bien même dans un pays comme la Suisse, dont l'économie dans l'ensemble plutôt prospère fait pourtant partie des gagnants de la mondialisation néo-libérale. De plus en plus de gens, même avec de très bons salaires comme c'est souvent le cas en Suisse, sont désenchantés, lassés, voire dégoûtés, d'un système de plus en plus inégalitaire, qui les pousse au cynisme en les mettant toujours plus sous pression (faire plus avec moins, etc.) Je pense que ce stress croissant, cette souffrance, ce sentiment de perte de sens, constitue un facteur potentiellement plus déstabilisant à court ou moyen terme que d'éventuelles futures catastrophes climatiques ou environnementales. Mais le sujet semble explosif, trop sensible. J'ai souvent l'impression que les discours catastrophistes sur l'environnement constituent une forme de dérivatif, une diversion, pour éviter d'aborder de front ces enjeux psycho-sociaux.

 

 

 

 

 

Interview de L. ABITBOL
pour Le Club d'Ecologie Industrielle de l'Aube et Troyes Expo Cube.