Interview de Pierre SOLER-MY, Président de CARBONEX | RFEIT / Rencontres Francophones de l’Ecologie Industrielle et Territoriale

Interview de Pierre SOLER-MY, Président de CARBONEX

Interview de Pierre SOLER-MY, Président de CARBONEX

 

Cela fait plus de 20 ans que Carbonex produit et distribue des briquettes et du charbon de bois domestiques. Mais depuis une 10aine d’années, l’entreprise familiale a amorcé et mis en oeuvre des ruptures technologiques qui ont fait passer l’entreprise d’activité traditionnelle à une véritable « entreprise 4.0 ». Echanges avec Pierre Soler-My, PDG de Carbonex.

 

Entrons tout de suite dans le sujet, qu’est-ce que le charbon de bois éco-responsable ?

 

C’est un charbon qui est produit à partir de matières premières locales gérées durablement - du bois d’éclaircie de chêne, de hêtre de charme des régions Champagne- Ardennes et Bourgogne - et dont le procédé de fabrication est exothermique c’est-à-dire excédentaire, qui dégage plus d’énergie qu’il n’en consomme.

 

Comment est-ce possible ? Pouvez-vous nous en dire plus ? 

 

L’idée est née il y a une dizaine d’années alors que l’activité était au bord du ravin. Il nous fallait passer le mur ou mourir. Au départ, nous avons commencé par dépolluer avec des brûleurs pour brûler les gaz issus de l’activité. Mais c’était très cher et nous n’étions plus compétitifs du tout. Nous nous sommes ensuite aperçu que nous pouvions transformer les fumées en énergie et que nous avions un système de carbonisation qui nous permettaient même de récupérer, en théorie, de la chaleur de nos procédés. Et puisque le Grenelle de l’environnement indiquait que les PME pouvaient vendre de l’électricité, l’idée est donc venue comme ça, pour être plus compétitif, c’était une question de survie finalement.

Cela fait 10 ans que nous sommes accompagnés de différents partenaires dont BPI France et que nous avons pu passer de l’idée au prototype, puis au pilote jusqu'à la mise en place d’une usine complète qui tourne depuis 4 ans maintenant. Il faut noter aussi que c’est notre bureau d’études qui a conçu et dessiné nos machines dont nous avons ensuite fait faire les différentes pièces qui ont été montées sur notre site, par nos équipes. Nous faisons nos fours nous-mêmes et c’est quelque chose de fondamental, trop souvent négligé.

Pour être plus précis, notre équipe de R&D a mis au point un système de pyrolyse issu du processus de carbonisation de la matière; aujourd’hui, notre activité est triplement vertueuse:

1. D’abord, nous produisons un charbon à haut rendement et dont nous maîtrisons les spécificités grâce à nos nouveaux fours ;

2. Ensuite, nous produisons de l’électricité en brulant les fumées issues du procédé de carbonisation ;

3. Enfin, nous récupérons la chaleur du procédé que nous utilisons pour sécher le bois et les briquettes et pour notre chauffage interne.

Aujourd’hui nous sommes vraiment dans la production de carbone renouvelable, nous travaillons sur l’économie décarbonée, nous avons une solution de décarbonage finalement. La véritable rupture c’est de travailler un produit local, avec une technologie innovante qui non seulement ne pollue pas, mais permet également de diversifier les sources de revenus de l’entreprise en créant de la richesse et de l’emploi sur le territoire.

 

Vous nous montrez qu’il est possible de concilier performance environnementale et performance économique: quels sont les principaux défis à relever pour y arriver ?

 

La règlementation a été un frein au début mais ça a finalement été la solution pour être compétitif et à jour, en avance même par rapport aux autres pays parce qu’elle nous a contraint à trouver des solutions. D’ailleurs aujourd’hui ces pays sont en train de demander ces solutions que nous avons mises en place.

Il faut aussi dire que la partie financière est un vrai challenge pour les PME en France parce que les banquiers ne veulent pas prendre de risques. Nous parlons ici d’un investissement industriel de près de 20 millions d’euros. Mais BPI France a su prendre des risques pour une entreprise comme la nôtre alors que l’on ne pouvait pas encore prouver que cela pouvait fonctionner. Ils ont servi de garants pour les prêts verts, pour que nous ayons un socle financier solide. Alors bien sur, cela ne s’est pas fait en deux secondes. Il y a eu des audits, ils sont venus nous rencontrer, puis nous avons monté un prototype qui nous a permis d’amener des résultats concrets. Il est essentiel de pouvoir apporter des résultats économiques concrets. Ca a donc mis plusieurs années, 10 ans, et cela s’est fait par étape. La partie financière a été longue. Ce qui nous a mis un coup de boost c’est le contrat de revente d’électricité avec EDF d’une durée de 20ans qui nous a permis de structurer l’investissement.

Nous avons chaque fois avancé avec un plan B, voire C pour apporter des garanties aux financeurs: il est important de s’assurer que si la nouvelle technologie met un certain temps à fonctionner, l’entreprise peut continuer son activité et rembourser l’investissement engagé.

Un autre défi a été de créer une filière, de convaincre la grande distribution car aujourd’hui le marché est très bas et par ailleurs sans véritable contrôle règlementaire. Ce qui est tout de même étonnant car pour produire 100 000 tonnes de charbon de bois, il faut utiliser en amont 1 000 000 tonnes de bois. C’est donc uns secteur d’activité autrement plus impactant que celui du mobilier de jardin par exemple, mais c’est un autre sujet.

Cela dit, avec l’importante automatisation et mécanisation du procédé et la revente d’électricité, nous sommes très compétitifs et exportons en Allemagne, en Autriche et en Pologne. Nous avons une énorme productivité par salarié avec un centre de recherche intégré et des ingénieurs dans l’entreprise qui nous permettent de tester et mettre en place rapidement des innovations qui apportent une vraie valeur aux projets sur lesquels nous travaillons. Aujourd’hui nous sommes 45 personnes dont 10 ingénieurs qui ne sont pas directement impliqués dans la production et le site tourne 24/24, 365j/an.

Il y a un autre défi aussi c’est que tout le monde avance dans le même sens. Les dirigeants, les collaborateurs, les fournisseurs. L’entreprise aujourd’hui n’est plus la même, ce n’est plus le même secteur et initialement nous n’avions pas cette culture-là. Sur l’automatisation par exemple, nous avons travaillé avec des consultants automobiles !

Notre défi aujourd’hui est de monter d’autres sites ailleurs dans le monde, sur ce modèle là avec une optimisation du procédé. Nous continuons notre R&D pour adapter nos technologies aux différents contextes. L’ambition est de devenir une ETI plus globale mais qui toujours produise localement, pour des marchés locaux. Nous sommes à notre troisième levée de fonds pour cibler ces produits et marchés très identifiés.

 

Quand on voit ce que vous êtes parvenu à accomplir en une décennie, on ne peut que se demander à quoi ressemblera Carbonex dans 10 ans ?

 

Nous n’en sommes qu’au début.

La chimie du bois nous offre encore tout un panel d’applications car pour l’instant nous carbonisons, donc nous ne conservons que le carbone alors que dans le bois nous pouvons trouver tout ce qu’il y a dans le pétrole...

 

C’est incroyable le potentiel de votre activité, sans fin presque ?

 

En fait nous sommes en constants travaux. Un auditeur nous a dit que nous étions « dans l’exploit en permanence », c’est très bien mais parfois un peu fatigant donc oui, des fois nous levons le pied !

 

Pour plus d’information, consulter : www.carbonex.fr

 

 

 

Interview de L. ABITBOL
pour Le Club d'Ecologie Industrielle de l'Aube et Troyes Expo Cube.